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Résumé de la discussion (messages les plus récents en premier)
- nerosson
- 18-01-2012 19:11:33
Salut à tous,
@crytptofredix,
J'ai puisé à deux sources :
1) "The codebreakers", la bible incontestée en ce qui concerne l'histoire de la cryptographie, où j'ai pris le cryptogramme.
2) "Les grandes énigmes de notre temps", volume I : "Les grandes énigmes de la belle époque", ouvrage non commercialisé, semble-t-il, (réservé aux adhérents d'une association). La partie consacrée à l'affaire Dreyfus est de Claude Guillaumin.
Le "Sacco" ne mentionne que brièvement le message Panizzardi et n'en donne pas le texte.
Quant à l' "Histoire des codes secrets" de Simon Singh, je viens de regarder l'index alphabétique et je n'y ai trouvé ni Panizzardi ni Dreyfus.
- cryptofredix
- 18-01-2012 11:51:19
Bonjour et merci pour cette histoire passionnante -également- du point de vue crypto.
Nerosson peux tu me dire où tu as trouvé cette version chiffrée du fameux télégramme ? Il me semble que plusieurs versions circulent...
- nerosson
- 16-10-2011 11:57:20
Salut à tous,
@Fred,
Non seulement la réponse est "oui", bien entendu, mais, en plus, ça me fait plaisir.
- Fred
- 15-10-2011 21:34:57
Hello,
Excellent article, effectivement Nerosson,
au point que je te demande si je peux m'en inspirer pour une page du site...
Fred.
- thadrien
- 15-10-2011 18:57:30
Salut,
Bravo pour cet article historique ! J'adore vraiment l'histoire du chiffrement.
- nerosson
- 15-10-2011 16:57:29
Salut à tous,
Un code est une sorte de dictionnaire où on trouve non seulement des mots, mais aussi des expressions, des lettres, des syllabes et des indications grammaticales. Mots et expressions sont groupés dans une même rubrique, mais les autres éléments font généralement l'objet de rubriques distinctes. En regard de chaque élément on trouve un groupe de chiffres (plus rarement de lettres) qui sert à le chiffrer.
Il existe deux sortes de codes :
a) dans un code ordonné, il y a, dans chaque rubrique, un parallélisme entre le classement (numérique ou alphabétique, selon le cas) des groupes codiques et le classement alphabétique des éléments clairs qui leur correspondent. En conséquence, le même document peut servir au chiffrement comme au déchiffrement.
Exemple d' un fragment de code ordonné :
2788 bicoque
2789 bicyclette
2790 bidon
2791 bien
2792 bien qu', que
2793 bien que l', le, la
2794 bien que les
2795 bien qu'un, une
2796 bienfaisant, -sance
2797 bienfait, -teur
2798 bien-fondé
2799 biennal
b) dans un code désordonné ce parallélisme n'existe pas, ce qui impose sa division en deux parties :
dans la première, dite partie chiffrante, les éléments clairs sont classés alphabétiquement dans chacune de leur rubrique, mais les groupes codiques se succèdent dans un ordre incohérent,
dans la deuxième, dite partie déchiffrante, tous les éléments du code, sans distinction de rubrique, sont classés dans l'ordre normal des groupes codiques et, par conséquent, les éléments clairs se trouvent dans un ordre incohérent.
Exemple de fragments d' un code désordonné :
Partie chiffrante
0013 refaire
3865 réfection
1868 référé
4172 référence
7482 référence à mon message
5790 référence à votre message
8088 référendum
3957 référer
1189 réfléchir
0431 réflexe,-xion
4373 refonte
5864 réforme,-mer
Partie déchiffrante
8083 dépendre,-dant,-dance
8084 enfoncer
8085 allemand
8086 statut
8087 Puy de Dôme
8088 référendum
8089 incohérent,-ence
8090 comporter,-tement
8091 libre,-ement
8092 province,-cial
8093 garçon
8094 recours,-rir
Au 19 ème siècle, la naissance du télégraphe favorisa l' apparition de « codes commerciaux », utilisés par des entreprises, voire par des particuliers, d'une part pour abréger le message et ainsi réduire les frais télégraphiques, et d' autre part pour soustraire le texte du message à la curiosité du premier venu.
En France, le plus connu de ces codes était le Sittler. Il était constitué de cent pages, chacune d'elles contenant sur deux colonnes cent groupes codiques rangés de 00 à 99, correspondant à cent éléments clairs, classés alphabétiquement. Chaque page était donc du type « code ordonné ». Il n'en allait pas tout à fait de même pour la numérotation des pages : celles-ci portaient bien un numérotation normale de 00 à 99, mais une place était prévue pour une pagination choisie par l' utilisateur. Il est évident qu'il ne pouvait choisir une numérotation totalement incohérente, ce qui aurait rendu le déchiffrement pratiquement impossible. Une solution simple consistait à conserver l'ordre numérique normal, mais en le décalant, par exemple en adoptant une pagination allant de 43 à 99, puis de 00 à 42. D'autres méthodes plus élaborées étaient possibles, comme la numérotation inversée, la prépondérance donnée aux chiffres des unités sur les chiffres des dizaines, un ordre incohérent des dizaines etc....
Les groupes codiques comportaient donc quatre chiffres : deux pour la page, deux pour la ligne.
Ci-dessous, une page du code Sittler :

En Italie, existait à la même époque le Dizionario per corripondenze in cifra, plus communément appelé le Baravelli, du nom de son auteur. Sa conception était différente de celle du Sittler : il était divisé en quatre sections :
Première section : dix groupes codiques d' un seul chiffre, consacrés aux voyelles et aux signes de ponctuation. L'utilisateur avait la possibilité de modifier l'attribution de ces dix chiffres aux dix éléments clairs.
Deuxième section : cent groupes codiques correspondant aux consonnes, aux indications grammaticales et aux verbes auxiliaires. L'utilisateur avait la possibilité de distribuer différemment les chiffres des dizaines.
Troisième section : dix pages correspondant aux syllabes. L'utilisateur avait la possibilité de choisir la pagination.
Quatrième section : toutes les autres pages étaient consacrées au vocabulaire (mots et expressions). L'utilisateur avait la possibilité de choisir la pagination.
On remarquera que les cryptogrammes obtenus avec le Baravelli se composaient de groupes de quatre longueurs différentes, ce qui avait pour effet de trahir son emploi.
Ci-dessous une page du code Baravelli :

Le service de décryptement français eut pour la première fois l'occasion de se mesurer au Baravelli lorsqu'il intercepta un échange de messages entre un neveu du roi d'Italie, le comte de Turin, et une noble dame du même pays. Le code fut dérobé au domicile de cette dernière. Le décryptement, qui vraisemblablement se limita à la reconstitution de la pagination, ne révéla qu'une correspondance sentimentale dont l'intérêt politique ou diplomatique était sans doute bien mince.
Mais le Baravelli fit sa réapparition dans des circonstances bien plus sérieuses, au début de l'affaire Dreyfus. Comme nul ne l'ignore, le capitaine Dreyfus fut arrêté en octobre 1894, accusé d' avoir livré des renseignements intéressant la Défense nationale à l'attaché militaire allemand. La presse se déchaîna furieusement, inspirée d'une part par le patriotisme, mais aussi par l'antisémitisme virulent qui régnait à cette époque dans de nombreux milieux.
Comme l'Italie se trouvait, en quelque sorte par ricochet, soupçonnée elle aussi d'espionnage, le service de décryptement français s'intéressa fort à un message chiffré émanant de l'attaché militaire italien, Alessandro Panizzardi :
Commando stato maggiore Roma
913 44 7836 527 3 88 706 6458 71 18 0288 5715 3716 7567 7943 2107 0018 7606 4891 6165
Panizzardi.
Le fait que les groupes chiffrés étaient de longueur variable orienta immédiatement les recherches sur le Baravelli. Une première tentative, basée sur l'hypothèse d'une pagination normale, ne donna rien de cohérent. Il fallait donc s'orienter soit vers une pagination spéciale, soit vers un surchiffrement. C'est alors qu'on fit intervenir une technique dont il a souvent été question sur ce site : le mot probable. On choisit bien naturellement le mot Dreyfus. Bien entendu, ce mot ne figurait pas dans le code, il devait donc avoir été syllabé. Les décrypteurs, se référant au code, en déduisirent que le découpage était le suivant : dr, e, y, fus. Le premier et le dernier fragment se trouvaient dans la section à trois chiffres, le deuxième dans la section à un chiffre, le troisième dans la section à deux chiffres.
Rappelons que les dix chiffres qui composaient la première section étaient dans un ordre incohérent, que, dans la deuxième section, l'ordre des chiffres des dizaines l'était également et que, pour les deux dernières sections, la pagination était inconnue. Par contre, dans les deux dernières sections, les numéros de lignes étaient imprimés, de même que les chiffres des unités de la deuxième section.
Quatre groupes successifs du télégramme répondaient aux conditions du syllabage déterminé par les décrypteurs : 527 3 88 706. Le chiffrement des fragments dr, e, y, fus donnait obligatoirement la séquence suivante : ?27 ? ?8 ?06. Le mot probable était placé.
En dépit de ce premier succès, le travail ne progressa que lentement, donnant tout d' abord un texte fragmentaire qu'on pouvait considérer comme incriminant Dreyfus, mais on finit par rétablir un décryptement complet (le premier groupe, 913, étant le numéro du message) :
44 7836 527 3 88 706
se capitano dr e y fus
6458 71 18 0288 5715
non ha avuto relazione costa
3716 7567 7943
sarebbe conveniente incaricare ambasciatore
2107 0018 7606 4891
smentire ufficialmente evitare commenti
6165
stampa
C'est à dire en français : Si le capitaine Dreyfus n'a pas eu de relations avec vous, il conviendrait de faire publier par l'ambassadeur un démenti officiel pour éviter les commentaires de la presse.
Mais les accusateurs, excédés par ces textes successifs et parfois contradictoires, n'avaient plus confiance, et cela d'autant plus que ce dernier texte n'apportait aucun élément à l'appui de l'hypothèse à laquelle ils tenaient : la culpabilité de Dreyfus.
Soucieux de prouver la qualité de son travail, le service de décryptement utilisa alors un moyen ingénieux : il concocta un texte concernant une opération d'espionnage en Italie et, en utilisant un agent double, s' arrangea pour qu'il tombe entre les mains de Panizzardi. Celui-ci le chiffra et le transmit à Rome. La copie de son message chiffré fut remise au service de décryptement qui disposa alors d' un cryptogramme et du texte clair correspondant, qui de surcroit avait été conçu pour apporter un maximum d'informations sur la pagination particulière du Baravelli.
L'exactitude du décryptement du message concernant Dreyfus put ainsi être parfaitement confirmée. Malheureusement, les autorités de la justice militaire, acharnées à prouver la culpabilité de Dreyfus, le falsifièrent pour étayer leurs accusations.
Remarquons qu'il paraît stupéfiant qu'à la fin du dix-neuvième siècle, l'attaché militaire d'une grande nation n'ait disposé comme moyen de chiffrement que d'un code commercial dont le surchiffrement se limitait à un changement de pagination.







